Les découvertes de graines dans les sols archéologiques

une longue histoire des plantes cultivées

Les graines découvertes lors des fouilles archéologiques témoignent de l’évolution des pratiques agricoles et alimentaires depuis la nuit des temps. Grâce à la carpologie, cette discipline qui étudie les graines et fruits fossiles, chaque période livre ses surprises. Des coques de noisettes grillées au fond d’une tourbière allemande aux raisins secs oubliés dans un grenier médiéval du Tarn, ces minuscules vestiges racontent une histoire incroyable : celle de notre rapport à la nourriture, sur dix mille ans.

L'image montre des graines de pavots fossilisées
graines fossilisées de pavot

Paléolithique supérieur (environ 40 000 à 10 000 av. J.-C.)

Les vestiges carpologiques du Paléolithique supérieur sont rares : les conditions climatiques de l’ère glacière ne favorisent pas vraiment la conservation des matières organiques. Les chercheurs se concentrent plutôt sur l’analyse des outils de broyage et des foyers retrouvés dans des abris rocheux comme Lascaux ou l’Abri Pataud en Dordogne, où les microscopes permettent parfois d’identifier des traces végétales fossilisées sur les pierres.

Ces recherches ont permis de découvrir des graines sauvages (fruits secs) et de rares fruits à coque utilisés comme compléments alimentaires.

deux personnes sur un site de fouille archéologique
Les découvertes de graines dans les sols archéologiques

Mésolithique (environ 10 000 à 5 000 av. J.-C.) : l’âge de la noisette

Le Mésolithique marque une transition vers des modes de vie semi-sédentaires, avec une grosse consommation des ressources végétales locales présentes. Et s’il fallait élire la star de cette époque, ce serait sans hésitation la noisette.

Sur les berges de l’ancien lac de Duvensee, dans le nord de l’Allemagne, les archéologues étudient depuis près d’un siècle des campements mésolithiques exceptionnellement conservés sous la tourbe [1]. En 2010, l’archéologue Daniela Holst (université de Hambourg) y a publié une grosse étude démontrant que les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique ancien grillaient et stockaient énormément de noisettes, dans des quantité si élevés qu’ils anticipent certains traits de l’économie néolithique. Des foyers spécialisés dans le grillage, entourés de tapis d’écorce, ont été mis au jour sur plusieurs de ces campements, vieux de 9 000 ans.

En France, à Auneau (Eure-et-Loir), l’archéologue Christian Verjux a découvert dans les années 1990 pas moins de 70 structures dont des fosses ont été interprétées comme des silos à noisettes [2]. Une trouvaille qui a bousculé l’image du chasseur-cueilleur éternellement nomade : ces gens-là avaient des réserves, un garde-manger, et revenaient d’une saison sur l’autre.

Graines et fruits retrouvés :

  • Noisettes (Corylus avellana) : coques souvent retrouvées brûlées
  • Glands (Quercus spp.) : transformés pour réduire leur amertume
  • Baies sauvages : mûres, fraises des bois, prunelles
énormément de coque de noisettes fossilisées
Des coquilles de noisettes carbonnisées

Néolithique (environ 5 000 à 2 000 av. J.-C.) : la naissance de l’agriculture

Le Néolithique introduit l’agriculture et la domestication des plantes. Les premiers villages sédentaires, avec leurs silos et fosses de stockage, livrent un tout nouveau répertoire de graines carbonisées.

Les sites les plus spectaculaires sont les villages lacustres de Chalain et Clairvaux-les-Lacs dans le Jura, fouillés de 1986 à 2002 [3]. Ces villages engloutis datés de 3900 à 3700 av. J.-C. ont livré, grâce aux eaux du lac qui les baignaient, un inventaire végétal extraordinaire. Les carpologistes Karen Lundström-Baudais puis Caroline Schaal y ont identifié de l’amidonnier (Triticum dicoccum), du froment, de l’orge, du lin et du pavot cultivés pour l’huile, mais aussi des stocks entiers de cotylédons? de glands soigneusement épluchés, une trouvaille inatendue qui montre que la cueillette restait essentielle même chez ces premiers agriculteurs.

L'image montre des graines de pavots fossilisées
graines fossilisées de pavot

Fait marquant : deux « courants agricoles » coéxistent déjà en France à cette époque. Au nord, la civilisation danubienne cultive l’amidonnier et l’engrain ; au sud, le courant méditerranéen (dit « Cardial ») privilégie les blés nus de type froment et l’orge à grains nus.

Graines et fruits retrouvés :

  • Céréales : blé (Triticum spp.) et orge (Hordeum spp.)
  • Légumineuses : lentilles, pois
  • Lin (Linum usitatissimum) et pavot somnifère (Papaver somniferum)
des graines fossilisé, des résidu carpologiques
Qelques graines fossilisées

Âge du Bronze (environ 2 000 à 800 av. J.-C.)

L’Âge du Bronze est marqué par une diversification des cultures. Les villages fortifiés, comme Chassey en Bourgogne, montrent des greniers et fosses contenant des graines carbonisées. Les pollens retrouvés dans les tourbières révèlent l’apparition de nouveaux paysages agricoles.

C’est à cette époque que le millet commun (Panicum miliaceum) fait son entrée. Une petite graine adaptée aux sols secs et aux étés chauds qui ne quittera plus le paysage agricole européen pendant des millénaires.

Graines et fruits retrouvés :

  • Millet commun, adapté aux climats secs
  • Fève (Vicia faba), cultivée pour ses protéines
  • Premières cultures arboricoles : pommier et poirier
assemblage de photos en noir et blancs de graines fossilisées
Des graines cultivées à l’age de bronze

Âge du Fer (environ 800 à 50 av. J.-C.) : chez les Gaulois

L’Âge du Fer voit l’agriculture s’intensifier avec des structures de stockage élaborées. Les oppida comme Bibracte et Gergovie révèlent des silos souterrains, tandis que les premiers restes de vignes domestiques apparaissent en Gaule narbonnaise dès le VIe siècle av. J.-C.

Un site exceptionnel mérite le détour : Acy-Romance dans les Ardennes, où l’archéologue Bernard Lambot a réalisé l’exploit rare de fouiller intégralement un village gaulois [4]. Les études carpologiques y révèlent un système agricole complet : engrain, amidonnier, épeautre, froment, orge, millets, caméline, pavot, lin, lentille, pois et féverole. Les Gaulois ne panifiaient pas encore leurs céréales : ils les consommaient en galettes, bouillies et gruaux, broyés au moulin rotatif à main.

L'image montre des résidu de tamisage, des graines carpo
céréales" carpo"
Assemblage carpologique qui montre un refus de tamis en cours de tri comprenant des carpo restes bien visibles tels que des grains de céréales

Graines et fruits retrouvés :

  • Seigle et avoine (premières attestations)
  • Premières vignes domestiques (Vitis vinifera)
  • Noisettes, prunelles, fruits sauvages
une ribembelle de graines de raisin qui datent de l'époque jadis
Des graines de raisin

Période gallo-romaine (environ 50 av. J.-C. à 500 apr. J.-C.) : l’afflux méditerranéen

Sous l’influence romaine, l’agriculture connaît une organisation avancée et surtout un afflux de nouvelles espèces fruitières venues du bassin méditeranéen. Les textes de Pline l’Ancien et de Columelle décrivent les pratiques agricoles de l’époque et enrichissent l’interprétation des découvertes.

À Lattara (Lattes, Hérault), site portuaire fouillé depuis 1983 par Michel Py, le carpologiste Ramon Buxó a retracé l’essor de la viticulture locale dès le Ve siècle av. J.-C., avec des résidus de pressoir confirmant une production de vin sur place [5]. Plus au nord, dans un puits du Ier siècle à Monterfil (Corseul, Côtes-d’Armor), Marie-Pierre Ruas a identifié les tout premiers témoins de cormier, de mûrier noir et de néflier dans le Massif armoricain. Preuve que certains arbres fruitiers « romains » avaient bel et bien atteint la Bretagne.

Petite anecdote : l’unique noyau d’abricot attesté en France pour toute cette période provient de l’oppidum de Nages (Gard), daté du Haut-Empire. Un fruit rare, sans doute importé, retrouvé dans un simple dépotoir alimentaire.

Graines et fruits retrouvés :

  • Vigne, olivier, figuier
  • Noyer, cerisier, pêcher, prunier
  • Légumes : laitue, poireau, chou
des grains de raisin carbonnisées
raisin

Moyen Âge (500 à 1500 apr. J.-C.) : vergers, potagers et « blé noir »

Le Moyen Âge hérite d’un fonds cultural qui n’a cessé de s’enrichir depuis le Néolithique, et y ajoute ses propres innovations : l’essor spectaculaire du seigle et de l’avoine, le développement des vergers, et l’apparition discrète du sarrasin.

Au Castlar de Durfort (Tarn), un castrum perché du XIVe siècle fouillé par Marie-Pierre Ruas, un grenier incendié a livré un instantané de la vie paysanne médiévale : stocks de froment, de seigle, de pois chiche, et même des grappes de raisin mises à sécher au-dessus des céréales [6]. À Villiers-le-Sec et Baillet-en-France (Val-d’Oise), les archéologues ont retrouvé des semences de chanvre et de houblon dans un silo désaffecté du Xe-XIe siècle, vraisemblablement liées aux malteries de l’abbaye de Saint-Denis.

Et le sarrasin ? Son histoire est plus ancienne qu’on ne le croit. Les premiers pollens de Fagopyrum esculentum apparaissent en Bretagne et dans l’estuaire de la Loire dès l’Âge du Fer, comme l’a montré le palynologue Dominique Marguerie (CNRS, 1991). Mais cette culture semble « plus ou moins perdue » après la chute de l’Empire romain, avant d’être réintroduite massivement à partir du XVe siècle dans l’Ouest de la France, où il deviendra l’aliment de base des paysans bretons sous le nom de « blé noir ».

Graines et fruits retrouvés :

  • Sarrasin (Fagopyrum esculentum)
  • Essor des vergers : pommiers, poiriers, pruniers, noyers, cerisiers
  • Développement du seigle, de l’avoine, du chanvre et du houblon
deux graines "carpo" de raisin
graines de raisin

Époque moderne (XVIe au XVIIIe siècle) : les plantes du Nouveau Monde

Avec les Grandes Découvertes, de nouvelles plantes exotiques bouleversent l’agriculture européenne. Leur adoption est cependant plus lente qu’on ne l’imagine.

La pomme de terre, originaire du Pérou, arrive en Espagne dès 1534 mais reste longtemps rejetée en France, accusée de transmettre la lèpre et bonne tout juste pour les animaux. Il faudra attendre Antoine Parmentier, pharmacien militaire qui la découvre en captivité en Prusse pendant la Guerre de Sept Ans, pour qu’elle soit popularisée auprès de Louis XVI et de l’Académie à la fin du XVIIIe siècle. Le maïs, introduit au XVIe siècle, s’impose plus rapidement dans le Sud-Ouest, tandis que le riz fait l’objet de tentatives en Camargue dès le XIIIe siècle. Henri IV ordonne même sa culture en 1593 via Sully, mais la riziculture moderne n’y démarera véritablement qu’en 1942.

Graines et fruits retrouvés :

  • Maïs (Zea mays)
  • Pomme de terre (Solanum tuberosum)
  • Tomate, haricot, courges du Nouveau Monde
L'image montre des graines minuscule sur une fouille archéologique
fouille archeologique
Lors des fouilles les graines sont si petites qu’il faut être méticuleux pour les découvrir

Des graines qui racontent l’Histoire

Des premières noisettes grillées il y a 10 000 ans aux pommes de terre de Parmentier, les graines enfouies dans le sol racontent une histoire continue : celle de l’ingéniosité humaine face à la faim, au climat, et à la curiosité gustative. Chaque période ajoute ses espèces, mais n’efface jamais tout à fait les précédentes. Le froment semé au Néolithique est toujours dans nos champs, et la noisette cueillie au Mésolithique, toujours dans nos jardins.

Pour aller plus loin, on pourra consulter les travaux de Marie-Pierre Ruas (CNRS/Muséum national d’histoire naturelle), notamment son étude de synthèse Les plantes exploitées en France au Moyen Âge d’après les semences archéologiques, ainsi que les monographies des sites de Chalain-Clairvaux (dir. Pétrequin, PUFC 2015) et le site du Ministère de la Culture consacré aux Gaulois d’Acy-Romance.

L'image montre une fouille sur un chantier archéologique
Chantier de fouille

L’idée de l’écriture de cet article est né à la lecture de ce texte qui parle plus en détail des plantes cultivées au Moyen-age... Passionnant !

Notes

[1Duvensee archaeological sites, Schleswig-Holstein. Voir notamment Holst D., 2010, « Hazelnut economy of early Holocene hunter-gatherers : a case study from Mesolithic Duvensee », Journal of Archaeological Science.

[2Verjux C., 2015, Les structures en creux du site mésolithique d’Auneau « le Parc du Château », thèse, Université Paris 1.

[3Pétrequin P. et Pétrequin A.-M. (dir.), 2015, Clairvaux et le « Néolithique Moyen Bourguignon », Presses universitaires de Franche-Comté. Sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.

[4Voir le Grand Site Archéologique « Les Gaulois d’Acy-Romance », Ministère de la Culture : https://archeologie.culture.gouv.fr...

[5Buxó R., 2008, « Archéobotanique des semences et des fruits de Lattara : bilan des recherches », Gallia, 65.

[6Ruas M.-P., 1989 et 2002. Le Castlar, Durfort (Tarn). Voir aussi Ruas M.-P., « Les plantes exploitées en France au Moyen Âge d’après les semences archéologiques », CNRS/MNHN.

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